_« L'haleine de la rue agitait les rideaux. Je n'avais pas sommeil, ni l'envie d'aller me coucher.
J'allai au balcon et regardai la clarté diffuse qui tombait des réverbères, sur la Puerta del Angel.
La silhouette se découpait en formant une tâche d'ombre sur les pavés de la chaussée, immobile.
Le rougeoiement ténu de la braise d'une cigarette se reflétait dans ses yeux. Elle était vêtue de
noir, une main dans la poche de sa veste, l'autre tenant la cigarette dont la fumée bleutée tissait
une toile d'araignée autour d'elle. Elle m'observait en silence, le visage masqué par le contre-jour
de l'éclairage de la rue. Elle resta là pendant presque une minute, fumant avec nonchalance, son
regard rivé au mien. Puis, au moment où les cloches de la cathédrale sonnaient minuit, la silhouette
fit, de la tête, un léger signe d'acquiescement, un salut derrière lequel je devinais un sourire que
je ne pouvais voir. Je voulus répondre mais j'étais paralysé. L'ombre fit demi-tour et je la vis s'éloigner
en boitillant. Toute autre nuit que celle-là, je me serais à peine aperçu de la présence de cet
inconnu; mais dès que je l'eus perdu de vue dans le brouillard, je sentis mon front se couvrir
d'une sueur froide, et la respiration me manqua. J'avais lu une description identique à cette scène
dans L'Ombre du Vent. Dans le récit, le héros se mettait toutes les nuits au balcon, à minuit,
et découvrait qu'un inconnu l'observait dans la pénombre, en fumant nonchalamment. Son visage
restait masqué par l'obscurité, et seuls ses yeux étaient perceptibles dans la nuit, pareils à des
braises. L'inconnu restait là, la main droite dans la poche d'une veste noire, et s'en allait en
boîtant. Dans la scène à laquelle je venait d'assiter, cet inconnu aurait pû être n'importe quel
noctambule, une silhouette sans visage ni identité. Dans le roman de Carax, il était le diable. »
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